Il suffit parfois d’un courant d’air.
Une forme rouge se soulève, une autre descend légèrement, une tige pivote et l’ensemble cherche un nouvel équilibre. Rien de spectaculaire au sens mécanique du terme. Pourtant, lorsque Alexander Calder commence à développer ses sculptures mobiles au début des années 1930, le principe bouleverse une idée vieille de plusieurs siècles : une sculpture n’est plus condamnée à rester immobile.
C’est cette révolution silencieuse que La Banque, musée des Cultures et du Paysage d’Hyères, remet au centre de son exposition estivale. Présentée depuis le 11 juillet et visible jusqu’au 31 octobre 2026, « Calder, équilibre en couleurs » réunit 69 œuvres comprenant des mobiles, mais également des gouaches, lithographies, bronzes et dessins à l’encre. L’exposition est organisée par la Ville d’Hyères en partenariat avec la Fondation Maeght.
Un ingénieur devenu artiste
L’histoire de Calder aide à comprendre pourquoi ses sculptures semblent parfois relever autant de la mécanique que de la poésie.
Né en Pennsylvanie en 1898 dans une famille d’artistes, avec un père sculpteur et une mère peintre, Alexander Calder ne choisit pourtant pas immédiatement la même voie. Il suit une formation d’ingénieur avant de se tourner vers l’art. Ce passage par les sciences et la mécanique ne constitue pas une simple anecdote biographique : poids, tension, centre de gravité et équilibre deviendront quelques-uns des principes mêmes de son travail.
À Paris, où il s’installe dans les années 1920, Calder fréquente les avant-gardes. Une visite de l’atelier de Piet Mondrian en 1930 participe à son évolution vers l’abstraction. L’année suivante, Marcel Duchamp donne à ses constructions mouvantes un nom qui leur restera : les « mobiles ». Jean Arp baptisera de son côté « stabiles » les sculptures abstraites fixes de Calder.
Le vocabulaire est entré depuis dans le langage courant au point que l’on oublie facilement son origine artistique. Le mobile suspendu au-dessus d’un berceau porte aujourd’hui le même nom que les œuvres qui contribuèrent à modifier profondément la sculpture moderne.
Mais réduire Calder à cette seule invention serait précisément manquer une partie de l’exposition hyéroise.
Au-delà des mobiles
La sélection présentée à La Banque insiste sur la place du dessin et de la couleur dans son œuvre. Calder pratique abondamment la gouache et développe également un important travail lithographique. Les couleurs primaires, le noir et le blanc que l’on reconnaît immédiatement dans nombre de ses sculptures se retrouvent alors sur le papier, sans que le mouvement physique soit nécessaire.
Ce déplacement est intéressant : dans un mobile, une forme change réellement de position. Sur une gouache ou une lithographie, tout est fixe. Il faut donc produire autrement la sensation de rythme, de déséquilibre ou d’énergie.
L’exposition permet ainsi de voir les correspondances entre les différentes pratiques d’un artiste qui n’a jamais considéré la sculpture comme un domaine fermé. Les œuvres suspendues occupent naturellement une place centrale, mais elles ne sont plus seules à raconter Calder.
Le visiteur découvre aussi combien la simplicité apparente de ces formes peut être trompeuse. Une sculpture qui semble flotter librement repose sur une organisation extrêmement précise des masses et des points d’appui. Calder lui-même a longtemps expérimenté différents dispositifs : ses premiers mobiles pouvaient fonctionner à l’aide de moteurs ou de mécanismes manuels avant qu’il ne développe largement les structures suspendues mises en mouvement par leur environnement.
Faire entrer le hasard dans l’œuvre
C’est peut-être là que le travail de Calder conserve aujourd’hui sa capacité de surprendre.
Dans un musée, nous sommes habitués à retrouver une œuvre dans un état déterminé. Un tableau reste identique lorsqu’un second visiteur entre dans la salle. Une sculpture traditionnelle conserve sa position.
Un mobile, lui, ne promet rien de tel.
L’air qui circule, l’équilibre de ses éléments et les forces auxquelles ils sont soumis peuvent modifier la composition sous les yeux du spectateur. L’artiste prépare les conditions du mouvement, mais il n’en fixe pas chaque seconde.
L’œuvre accepte donc une part d’imprévisible.
Cette idée, devenue familière dans nombre de pratiques artistiques contemporaines, était autrement plus radicale lorsque Calder commença à l’explorer. Le Museum of Modern Art résume d’ailleurs son approche comme une expérimentation de l’espace et du mouvement : de petites constructions en fil de fer jusqu’aux œuvres monumentales, l’espace entourant la sculpture participe presque autant que la matière elle-même.
Calder et les Maeght, une histoire d’amitié et de diffusion
L’exposition d’Hyères possède également un autre fil conducteur : la relation de Calder avec Aimé et Marguerite Maeght.
Le couple de galeristes et éditeurs a accompagné plusieurs grandes figures de l’art moderne et entretenu des liens étroits avec des artistes comme Georges Braque, Joan Miró, Alberto Giacometti ou Alexander Calder. La Fondation Maeght, ouverte à Saint-Paul-de-Vence, demeure aujourd’hui l’un des témoignages majeurs de cette aventure artistique.
À Hyères, cette relation permet notamment d’aborder l’importance du travail graphique de Calder et de ses lithographies, là où le public associe plus spontanément son nom à la sculpture.
C’est l’un des intérêts éditoriaux de l’exposition : montrer un artiste célèbre sans se contenter de ce qui l’a rendu célèbre.
Un Calder beaucoup moins immobile qu’il n’y paraît
« Équilibre en couleurs » porte finalement bien son titre, à condition de ne pas comprendre l’équilibre comme un état de repos.
Chez Calder, il s’agit plutôt d’une situation provisoire. Une forme tient parce qu’une autre lui répond. Un poids trouve son contrepoids. Puis l’air intervient et tout recommence.
Ce principe très simple donne à ses œuvres quelque chose de presque vivant. Elles ne racontent pas une histoire, ne représentent pas nécessairement un personnage ou un paysage et n’exigent pas de connaître un long discours théorique pour constater ce qui se passe : elles bougent.
À Hyères, l’exposition offre ainsi une bonne occasion de découvrir ce que le mot « mobile », devenu banal, représentait lorsqu’il désignait encore une manière nouvelle de penser la sculpture.
« Calder, équilibre en couleurs » est présentée jusqu’au 31 octobre 2026 à La Banque, musée des Cultures et du Paysage, 14 avenue Joseph Clotis à Hyères. Jusqu’au 31 août, le musée ouvre du mardi au vendredi de 11 h à 19 h, le samedi de 15 h à 19 h et le dimanche de 10 h à 14 h. À partir du 1er septembre, les horaires changent. Le tarif plein est fixé à 7 euros, avec un tarif réduit à 4 euros et différentes gratuités, notamment pour les moins de 18 ans et le premier dimanche de chaque mois.

