Une photographie doit-elle montrer le monde tel qu’il est ou peut-elle le transformer jusqu’à le rendre presque méconnaissable ? À Toulon, il suffit actuellement de passer du Musée d’Art à la Maison de la Photographie pour constater que le XXe siècle a apporté plusieurs réponses à cette question.
D’un côté, Man Ray. De l’autre, Martin Parr. Deux hommes, deux époques, deux usages de l’appareil photographique et, surtout, deux manières presque opposées de regarder ce qui nous entoure.
Présentée au Musée d’Art de Toulon jusqu’au 31 octobre 2026, l’exposition « Man Ray, la magie de l’image » replace le visiteur dans l’univers d’un artiste pour qui la photographie n’a jamais été une simple affaire d’enregistrement. Figure majeure des avant-gardes et du surréalisme, Man Ray a fait de l’expérimentation une partie même de son langage artistique. La Ville de Toulon présente ainsi un parcours mêlant photographie, recherche plastique et poésie visuelle.
À la Maison de la Photographie, « Short and Sweet » raconte une tout autre histoire. Jusqu’au 19 septembre, neuf séries de Martin Parr permettent de suivre près de cinquante années d’observation de la société. L’exposition, conçue en collaboration avec Magnum Photos, passe de ses premiers travaux en noir et blanc aux couleurs saturées qui sont devenues l’une de ses signatures.
L’image fabriquée face à l’image observée
Chez Man Ray, le réel est un matériau. Il peut être déplacé, déformé, éclairé autrement, associé à un objet ou soumis aux accidents du laboratoire. Ce qui compte n’est pas nécessairement ce qui se trouvait devant l’objectif, mais ce que l’artiste réussit à faire apparaître sur l’image.
C’est l’un des changements essentiels introduits par les avant-gardes du début du XXe siècle : la photographie cesse progressivement d’avoir à justifier son existence par sa fidélité au réel. Elle peut devenir autonome, étrange, abstraite, parfois déroutante.
Man Ray a passé une grande partie de sa carrière à brouiller ces frontières. Photographe, mais aussi peintre, réalisateur et créateur d’objets, il appartient à cette génération qui refuse de laisser les disciplines artistiques s’installer tranquillement dans des cases.
La photographie devient alors un terrain d’expérience.
Martin Parr semble partir du principe inverse. Il ne cherche pas à soustraire le monde à notre regard. Il le montre avec une précision parfois presque embarrassante.
Ses sujets sont souvent d’une banalité absolue : des vacanciers, de la nourriture, des plages, des commerces, des foules, des gestes ordinaires. Mais l’accumulation, le cadrage, la proximité et surtout la couleur finissent par faire apparaître autre chose derrière cette normalité.
La Maison de la Photographie présente précisément son travail comme un regard mêlant humour, satire et observation des comportements collectifs. Les loisirs et la consommation occupent une place centrale dans cette œuvre où l’absurde n’est généralement pas inventé par le photographe : il est déjà présent dans la scène.
Deux expositions qui se répondent
Le rapprochement n’a rien d’une rétrospective commune. Les deux expositions sont indépendantes. Mais leur présence simultanée à Toulon crée une correspondance intéressante.
Man Ray transforme l’image pour échapper au réel. Martin Parr pousse au contraire l’observation du réel suffisamment loin pour que celui-ci finisse parfois par sembler irréel.
Entre les deux, presque un siècle de photographie.
Cette proximité rappelle également que l’histoire du médium ne s’est jamais résumée à l’amélioration des appareils. Chaque génération s’est demandé ce qu’elle pouvait faire de cette machine capable de retenir une fraction de seconde.
Documenter, témoigner, embellir, dénoncer, expérimenter, provoquer, conserver un souvenir ou construire une fiction : la photographie a successivement rempli toutes ces fonctions, souvent plusieurs à la fois.
La programmation toulonnaise permet de retrouver cette diversité sans avoir besoin de l’expliquer longuement. Quelques rues séparent les deux lieux et le contraste suffit.
Une place ancienne pour la photographie à Toulon
Cette programmation ne surgit pas tout à fait de nulle part. La Maison de la Photographie a été inaugurée en 2002 dans la vieille ville afin de prolonger le fonds photographique du Musée d’Art de Toulon. Ce fonds compte aujourd’hui plus de 400 œuvres et réunit notamment des photographes tels qu’Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Denis Brihat ou Lucien Clergue.
La photographie possède donc déjà une histoire institutionnelle dans la ville. L’intérêt de l’été 2026 tient plutôt à la manière dont cette histoire est rendue visible au grand public.
Man Ray permet de revenir vers les expériences qui ont profondément modifié la conception même de l’image au XXe siècle. Martin Parr conduit le visiteur vers une photographie beaucoup plus proche de nos comportements contemporains, de nos vacances, de notre consommation et de cette étrange faculté que nous avons à devenir spectateurs de nous-mêmes.
Dans une ville méditerranéenne où l’été remplit les plages, les terrasses et les rues, les photographies de Parr trouvent d’ailleurs un écho particulier. Ses images de loisirs et de comportements collectifs ne décrivent pas Toulon, mais le visiteur peut difficilement les regarder sans penser à ce qui se déroule dehors, à quelques centaines de mètres.
Voir autrement ce que l’on croyait connaître
C’est peut-être le point commun le plus convaincant entre les deux artistes.
Ni Man Ray ni Martin Parr ne se contentent vraiment de montrer.
Le premier prend un objet, un visage ou une silhouette et cherche comment l’image peut lui faire perdre son évidence. Le second photographie des scènes que nous avons vues cent fois et parvient à les rendre suffisamment étranges pour nous obliger à les observer de nouveau.
Dans les deux cas, la photographie commence précisément au moment où le sujet cesse d’être évident.
L’exposition « Man Ray, la magie de l’image » est visible au Musée d’Art de Toulon, 113 boulevard Général-Leclerc, jusqu’au 31 octobre. Le musée accueille le public du mardi au dimanche de 12 h à 18 h.
« Short and Sweet » de Martin Parr est présentée à la Maison de la Photographie, rue Nicolas-Laugier, place du Globe, jusqu’au 19 septembre. Elle est accessible gratuitement du mardi au samedi, de 12 h à 18 h.
Les deux expositions racontent finalement moins l’histoire de deux photographes que deux manières de se servir d’une image. L’une transforme le réel. L’autre le regarde jusqu’à ce qu’il révèle ses bizarreries. Toulon offre cet été la possibilité assez rare de passer de l’une à l’autre en quelques minutes de marche.


