Port-Cros possède suffisamment de beauté pour que l’on soit tenté de la décrire. L’Entretien de Port-Cros choisit plutôt d’y rencontrer un homme.

Jean-Claude Silbermann vit depuis plusieurs décennies sur cette île du Var, où il poursuit une œuvre de peintre, de poète et de créateur d’objets intimement liée au surréalisme. Le 23 septembre 2025, François Carrassan est venu l’y interroger. Bernard Plossu accompagnait la rencontre avec son appareil photographique. Toutes les images reproduites dans le livre ont été prises ce même jour. L’ensemble paraît aujourd’hui aux Cahiers de l’Égaré sous la forme d’un ouvrage de 104 pages.

Le samedi 5 septembre 2026, de 10 h 30 à 12 h, Charlemagne Hyères réunira Jean-Claude Silbermann, Bernard Plossu et François Carrassan pour une séance de dédicace consacrée au livre.

Un rendez-vous local, certes. Mais le livre touche à une histoire artistique beaucoup plus vaste.

Un surréaliste sur une île

Jean-Claude Silbermann appartient à une génération devenue rare : celle qui a connu le surréalisme non comme un chapitre de manuel scolaire, mais comme une aventure vécue.

Né en 1935, il rejoint dans sa jeunesse le groupe réuni autour d’André Breton. Poésie, peinture, objets et refus des frontières disciplinaires vont ensuite traverser son parcours. Son travail a notamment été présenté à Hyères en 2023 lors de l’exposition « Hold-Up » à La Banque, musée des Cultures et du Paysage. D’autres présentations ont suivi à Paris en 2024 puis à New York en 2025.

L’Entretien de Port-Cros vient après cette séquence d’expositions, mais adopte une position différente. Il ne s’agit plus de transporter l’œuvre de Silbermann dans une salle de musée. Le mouvement est inversé : Carrassan et Plossu vont vers lui, dans le lieu où il vit.

Cette différence compte.

Port-Cros n’apparaît plus seulement comme un paysage susceptible d’inspirer un artiste. L’île devient le lieu depuis lequel celui-ci regarde le monde.

Le titre du livre prend alors tout son sens. Il ne promet ni biographie définitive ni catalogue raisonné. Il conserve quelque chose de la conversation, du déplacement et de la rencontre.

François Carrassan formule lui-même la question qui traverse l’ouvrage : que signifie être surréaliste à Port-Cros ? Est-ce que l’île transforme le surréalisme, ou est-ce au contraire le regard surréaliste qui transforme l’île ?

La question pourrait sembler abstraite. Elle devient beaucoup plus concrète lorsqu’un photographe entre dans la conversation.

Le regard de Bernard Plossu

Bernard Plossu connaît lui aussi le territoire hyérois. Son nom est notamment associé à un précédent ouvrage consacré aux jardins et aux îles de Hyères avec François Carrassan et Gilles Tiberghien. Dans L’Entretien de Port-Cros, sa photographie ne vient pas simplement décorer les propos recueillis. Elle constitue un second regard posé sur la même journée.

Le choix de réaliser toutes les photographies le 23 septembre 2025 donne au livre une unité particulière.

Le texte et les images viennent du même moment.

Cela change la nature de l’objet. Il ne s’agit pas d’une conversation à laquelle auraient ensuite été ajoutées quelques photographies d’archives choisies pour illustrer une carrière. Le lecteur se retrouve face aux traces parallèles d’une journée : ce qui a été dit, ce qui a été vu, ce que l’appareil a retenu.

Cette manière de travailler convient assez bien à un artiste pour lequel les associations inattendues, les déplacements de sens et la liberté du regard ont toujours compté.

Chez les surréalistes, une rencontre n’est jamais nécessairement un simple rendez-vous.

Port-Cros loin de la carte postale

Le livre permet également de regarder Port-Cros autrement.

L’île est généralement associée à son parc national, à ses sentiers, à ses paysages méditerranéens et à la protection de son environnement. Cette identité est réelle, mais elle peut finir par produire sa propre image de carte postale.

L’Entretien de Port-Cros ajoute une autre strate : celle d’un territoire habité par la création.

Silbermann ne semble pas installé sur l’île pour la transformer en sujet pittoresque. Le texte de présentation des Cahiers de l’Égaré insiste plutôt sur son attachement à Port-Cros et sur la manière dont ses pièces récentes viennent, symboliquement, troubler la tranquillité apparente du paysage.

C’est là que le livre trouve son angle le plus intéressant.

Il ne demande pas seulement ce qu’un artiste fait sur une île. Il interroge ce que signifie continuer à pratiquer le surréalisme lorsque celui-ci est devenu, pour une grande partie du public, un mouvement historique associé à Breton, Aragon, Éluard, Ernst ou Dalí.

Pour Silbermann, le mot ne semble pas désigner une époque terminée.

Il désigne encore une manière d’être.

Un petit éditeur varois dans l’histoire du livre

La publication possède enfin une dimension locale qui dépasse le seul décor de Port-Cros.

L’Entretien de Port-Cros paraît aux Cahiers de l’Égaré, maison d’édition implantée dans le Var et dont le catalogue mêle théâtre, littérature, poésie, essais et textes difficilement réductibles aux catégories les plus commerciales de l’édition. L’ouvrage porte l’ISBN 978-2-35502-174-9 et a été publié en juillet 2026.

Dans une rentrée où l’attention se concentre naturellement sur les centaines de romans lancés par les grands éditeurs nationaux, ce genre de publication rappelle qu’une partie de la vie littéraire se joue ailleurs.

Dans des maisons plus petites. Dans des livres qui croisent photographie, entretien, poésie et histoire de l’art. Dans des projets profondément attachés à un territoire sans pour autant se réduire au régionalisme.

Le Var n’est ici ni un argument touristique ni un décor ajouté artificiellement à un livre. Port-Cros est le lieu même de la rencontre, Hyères celui de sa prolongation publique, et une maison d’édition locale assure le passage de cette conversation vers le lecteur.

De Breton à Port-Cros

Près de soixante ans après la mort d’André Breton, le surréalisme appartient désormais pleinement à l’histoire de l’art et de la littérature.

C’est précisément ce qui rend la présence de Jean-Claude Silbermann singulière. Il constitue un lien vivant avec une aventure intellectuelle et artistique que les générations suivantes ont surtout connue par les livres, les musées et les reproductions.

L’Entretien de Port-Cros évite justement d’en faire un monument.

Il revient à quelque chose de beaucoup plus simple : trois hommes, une île, une conversation, un appareil photographique.

À l’heure des grandes rétrospectives et des commémorations, cette échelle réduite n’est peut-être pas la moins pertinente pour approcher une œuvre qui s’est précisément construite contre les cadres trop rigides.

Jean-Claude Silbermann, François Carrassan et Bernard Plossu seront réunis samedi 5 septembre, de 10 h 30 à 12 h, à Charlemagne Hyères pour dédicacer L’Entretien de Port-Cros.

Une occasion, surtout, de rencontrer encore vivant un fragment de cette histoire surréaliste que l’on croit parfois définitivement rangée dans les bibliothèques.